http://20six.fr/ecrivante
Hébergé par 20six.fr
|
|
A propos
Blog
L'île houellebecque.
"L’amour, je parle de l’amour partagé, le seul qui vaille, le seul qui puisse effectivement nous conduire à un ordre de perceptions différent, où l’individualité se fissure, où les conditions du monde apparaissent modifiées, et sa continuation légitime."
|
|
|
Mamaso
Les deux mères se sont réfugiées de la chaleur sous les micocouliers. Leurs enfants, un garçon, une fille, deux ans d’âge moyen, jouent à leurs pieds. Pendant qu'elles parlent, retricotent un monde parfait, l’ainé, qui rapidement s’est ennuyé de jouer avec un bébé, escalade les genoux de sa mère. Il se love dans son giron, vérifie, en propriétaire, l’état des seins dans l’encolure lâche de la blouse. Il lui accapare le visage qu’il caresse, chatouille, chipote, tâte, la mine concentrée et sévère d’un médecin en grande opération. Il lui presse le nez klaxon, étire les joues chewing-gum, pénètre de son petit doigt fouineur les oreilles, les narines. La mère se laisse triturer sans rechigner, comblée en évidence. Elle s'amuse beaucoup de la tentative de son petit garçon de la distraire de la conversation. Soudain, voilà qu’il la frappe gentiment. Calmement, sa petite main a claqué, bien à plat, sur la joue large de la mère. Fondue dans l’amour sans conditions, elle attrape la petite main effrontée et l’embrasse. Fière d’elle, de son réflexe évangéliste, elle reprend l’écoulement de la conversation. Rebelote. Elle a reçu une deuxième claque. Elle fronce un peu les sourcils mais glousse, égayée, serre son fils plus fort contre elle, et embrasse mêmement la main leste. Gifle à nouveau. Elle s’interrompt, à peine. Elle sourit, embrasse encore. C’est une étrange partie de pingpong qui se joue là. Un calme échange de baisers pacifistes, illico rendus en baffes. Six fois.
-Mais pourquoi est-ce qu’il me frappe ?
Elle rit exagérément en s’étranglant, émet des onomatopées, des phrases débutées inachevées, des rots en grelot, couvre son garnement de baisers gloutons dont la voracité cache mal l’inquiétude, enchaîne des sourires trop chiffonnés. Le doute commence à ébranler la mère. Le soupçon s’insinue en elle. Elle angoisse. Elle mobilise les souvenirs, recense les épisodes gênants, craint l’éclosion d’une tare. Déjà, elle inventorie les amis thérapeutes, les intelligences subtiles, les experts, car, vraisemblablement, il va falloir se faire aider, trouver le remède, soigner cette violence précoce, ce goût pour… les baisers.
|
|
|
Dans le monde des grands fous
Ils sont là. Ils tambourinent. Fébriles, excédés, claustrophobes. Ils ne supportent plus d’être retenus, tournés et retournés, à vide. Je ne tiendrai pas. Dans le ciel, pas la moindre strie qui annoncerait l’aube. Quatre heures. C’est la pleine nuit, profonde, sans excuses : les gens normaux dorment. Sous les paupières, les mots cognent de plus belle, enflent, s’agglutinent en file d’attente, poussent. Ephémères graciles, ces papillons à la vie transparente, étonnent par leur véhémence. Ils semblent errer, passent en fantôme, mais soudain s’agrippent, toute chair dehors, ébrèchent mon sommeil poreux. Ils se coalisent, rejoignent des sonorités amies, jouent de leur musique ; un jazz autiste ; de la trompette et du cor ; déjà, ils s’alignent. Des phrases entières caracolent en farandole tonitruante, des hordes de béliers abattent définitivement ma paresse raisonneuse. Je me lève. Je vais les coucher, ces lève-tôt ! Ces troublés du réveil ; les enfiler ; les aplatir. - Où vas-tu ? demande mon mari que mon impatience a réveillé. - Je descends. - Pour quoi faire ? - Ecrire... - A qui ?
|
|
|
Marie par défaut
- Mâch… ? - Ma-cha. -c’est d’où ça ? -c’est russe, c’est un diminutif de Marie. Premier contact : Marie en diminution. Mauvais départ. -vous êtes russe ? -non… Mauvaise réponse. À cette sincérité abrupte, qui sonne par avance comme une retraite de vaincu, répond inéluctablement un sourire narquois. Il sous-entend que la coquetterie est repérée. J’intègre sans appel le groupe méprisé des poseuses, de toutes les Josiane qui prétendent s’appeler Jennifer, les oxygénées et siliconées de l’être, celles qui, pour briller au zénith, nient leur nom de baptême, se rajoutent des particules exotiques, gomment leur tache de naissance. Marie liftée. -je suis belge d’origine russe… Dans notre monde pressé qui aime la ligne droite, unique, rapide, le folklore et l’excentricité qui détournent de l’efficacité, développent une suspicion naturelle, idiopathique. -par ma mère…. Puisqu’il faut justifier sa bizarrerie, je fais un petit détour par la mère pour redorer mon image. Le sable blanc, le vent, les coquillages, le bortch… J’aggrave mon cas. Cela ne veut rien dire « belge d’origine russe ». Piste-t-on la traçabilité d’une vache ? Je suis belge point. Je suis Macha la Belge. Je laisse perplexe. Suis-je censée décliner ma généalogie, certifier ma provenance ? M’en octroiera-t-on davantage de respectabilité ? Qui de mon aïeul le baron wagnérien ou du communiste visionnaire gagnera la sympathie ? De quelles reliques familiales obtiendrai-je mon label ? des mystiques gazeux ? des peintres idéalistes, des « façade-clacheurs » sans-le-sou ? des cantatrices orthodoxes ? Leur pedigree suffira-t-il à m’admettre ? Je doute. Je sais n’être pas à la mode, je trébuche sur la modernité. Je n’ai aucun palestinien oppressé-par-les-nouveaux-nazis à brandir dans ma lignée, je ne suis pas homosexuelle, je suis passive, pauvre, et je prie Dieu. Il est suspect d’être, à ce point, distancé. Je devrais souligner quelques destins choisis. Accentuer les origines remarquables : les Russes d’origine riche ; les nobles, les ingénieurs, les martyrs, les fusillés. Il faudra taire les pervers, les bagnards, les réfugiés, les rêveurs, les chômeurs, les Wallons, les Juifs, quoique ces derniers furent discrets, assimilés, convertis au christianisme, honorables, en somme. Je ne sais par la contribution de quelle loi physique ou morale le parcours heureux ou infortuné de mes ancêtres déterminerait ma valeur, se distillerait dans mon sang -quel gène exile ? quel chromosome fait naître à Bruxelles ?- mais il semble universellement bien vu d’étaler le curriculum vitæ de ses aïeux bien nés et laisser sous chape de plomb les mal finis, les malchanceux, les dissonants. Universalement reconnu. Fastidieux premier contact. Prouver, estampiller, raconter la petite histoire. Répéter le prénom, l’épeler, corriger l’accent tonique qui ne s’abat pas sur la deuxième syllabe comme un couperet de guillotine mais forme une volute moelleuse sur la première. Moelleux le « a », pas dégoulinant. Non, pas Sacha, ni Marcha, ni Nacha. Je me sens comme ce cher capitaine Haddock, lorsque Bianca Castiafiore le rebaptise dans chaque phylactère : capitaine kappock ! Kolback! Karbock! Hablock! Kapstock! Bartok!
Rock an’ roll, Madame! Rock an’ roll ! finit-il par lâcher, excédé et revanchard. Macha, avec aime… Quel flop. Avec un peu de bonne volonté et d’esprit d’à-propos, j’aurais pu fournir un prénom entier, intégral, de souche. J’en possède une grande variété, une véritable panoplie de faussaire. Je traîne une malle encombrante de noms chrétiens, sages, composés, baroques, confidentiels, trafiqués, interchangeables comme l’imposture, et cependant, tous légitimes. Le vrai, le premier désir de ma mère était de m’appeler Marilyn, en hommage à la star pulpeuse, par identification, par goût, par amour, bref, par un élan magistral du cœur. C’est ainsi qu’on appelle cet organe mafieux, fabuleux prête-nom pour ardeurs suspectes, vaste entreprise de blanchiment de sentiments d’origine douteuse. Lorsque mon père alla naïvement me déclarer au service de la population de Bruxelles ville, l’agent communal était contraire. Sourd aux américonneries et autres anglo-saxonades, il rectifia mon prénom selon son ordre moral, le transforma selon son désordre auditif. L’accent wallon fit le reste : Marilyn devînt Marylêêêêêne. Le deuxième prénom, cerise sur la crème du merveilleux, fut perpétré par mon père : Ghislêêêne. Tous les wallons s’appellent Ghislain, en référence à Saint-Ghislain qui protège des convulsions. Il faut croire que ça marche : j’ai eu les oreillons, la rougeole, des orgelets, du prurit, treize entorses, des angines et sinusites à répétition, de l’acné, des règles douloureuses, jamais de convulsions. Pourtant, avec Marilyn qui doit être l’équivalent pour notre époque de Kimberley, Jason, Jessica, avec Marylène-Ghislaine que rien n’équivaut, il y avait matière à convulser. Lors de mon baptême, une liturgie orthodoxe russe qui dura cinq heures, aussi longue que l’intronisation d’un évêque, en slavon -qui double la longueur des heures-, j’héritai de Marie. Longtemps, j’ai cru que mon prénom découlait de celui de la patronne de toutes les femmes, Sainte-Marie, première entre toutes, mère du Dieu vivant, vierge pour l’éternité, pleine de grâce avec un fruit dans ses entrailles et Benny qui la suit partout ; celle qu’on fête le quinze août, qui recueille tous les suffrages et tous les malheureux, la bimbo des fêtes votives. C’est seulement lors de la préparation de mon mariage, quand il a fallu présenter un extrait d’acte de baptême, que j’ai appris avec étonnement et un frémissement de satisfaction que Marie était la réduction de Marie-Madeleine, et non un renvoi à la vierge mater dolorosa. Ma vraie protectrice était la pécheresse repentante. Repentante et non repentie. La pauvre n’a jamais fini de se repentir. Elle a tant péché qu’il lui faut se repentir en permanence, au présent, en live. Pour une raison inconnue, l’église orthodoxe a laissé tomber Madeleine. A -t- elle craint d’induire la dégaine scandaleuse de la Madelon à une nouvelle créature innocente ? Voulait-on m’éviter ses péchés de chair ? Ou de chaire ? Marie-Madeleine, impardonnable couillue, aurait pris la parole comme les hommes et commenté les textes sacrés… Par miséricorde et pragmatisme pour la petite pécheresse de cinq mois que j’étais lors de mon baptême, le patriarcat de Constantinople a gommé l’ardoise, ou fait crédit, m’a baptisée Marie sans dotation de références. Va pour Marie toute nue, sans virginité. Et toutes ses variantes : Mania, Macha, Maïa, Manouchka, Machinka, Machoutatchka,… Ma sœur, Vera, qui avait dix-sept ans, un fiancé, et l’envie d’avoir une petite Macha, décida de m’appeler Macha. Je fus Macha. Laborieusement. J’étais Macha et le rester exigeait des explications rébarbatives, des justifications lassantes, une défense qui violentaient ma timidité, me laissaient mauve de honte, dans la peau d’une menteuse, car personne ne se laissait totalement convaincre par la véracité de mes prénoms gigognes, élaboration trop théâtrale pour être honnête, que de surcroît, les papiers officiels ne corroboraient pas. À mes douze ans, sur mon tout nouveau passeport national, d’un doigt catégorique, ma soeur inséra frauduleusement entre Marylène et Ghislaine, un « dite Macha » qui lâchement me réconforta. Cette tentative musclée de faire coïncider l’intime et l’officiel, de restaurer la réalité, dans l'apparence, tel un trompe-l’œil en stuc à défaut de marbre, répondait tant à mon attente de cohérence, que je laissai aisément ma sœur m’élever au rang des pseudonymes d’artistes. Cette falsification n’était, en fin de compte, pas foncièrement une malhonnêteté, plutôt une effronterie. Un hardi pied dans la porte. Elle anticipait l’avènement de l’harmonie, un à-valoir sur ma réparation définitive. Elle annonçait ma réhabilitation, le triomphe de la vérité. Dans le même temps, elle cristallisa mon sentiment d’appartenir à la pègre, entre Mimi la poupée, dite la Matriochka et Gégé dit le faussaire. Pour ma sœur et tous les Russes, j’étais Macha ; pour l’état belge et la police : Marylène-Ghislaine ; une star pour ma mère. En vérité, c’était elle la vedette puisque j’étais la chair de sa chair, et que par fusion, osmose, greffe, les félicités étaient confondues. Et moi, fragment de mosaïque, jumelle déparée, poupée gigogne, réduction schizophrène, qui réparais dans l’imitation, sans limitations, une image informe jusque dans la difformité de la transgression, il allait falloir d’urgence apprendre à jongler et cela sans posséder la moindre disposition pour le cirque. Matriochka : anagramme de Macha et de kroti.
|
|
|
Princesse OGM
Ma grand-mère Olga, Babouchka, passait souvent un doigt expert sur la peau pâle de mes poignets, en appréciait la transparence, les veines qui y serpentaient. Elle veillait avec ferveur sur mon sang bleu. Elle en attestait la noblesse, sans nul doute confirmée par la petitesse de mes pieds qu’elle jugeait de la plus haute aristocratie. Mes petits pieds chinois établissaient ma grandeur russe. Édifiée par une théorie scélérate qui voulait que les pieds comme les poissons rouges grandissent en fonction du volume offert, elle forçait quelques fois la nature de notre haute naissance en m’imposant de porter des chaussures trop petites, douloureuses, qui me handicapaient dans mes jeux d’enfant. Je tombais sans cesse, déstabilisée par cette base impropre, finis par perdre confiance dans ce corps instable, suspectai même une infirmité qu’on m’aurait cachée par grandeur d’âme et par pitié. J’ai conservé jusqu’à ce jour un pathologique 37,5 pour une taille de 175 centimètres qui me donne l’allure d’un phacochère, mais qui était pour la représentante, à Koekelberg, de la noblesse russe d’ancien régime, le critère de la beauté absolue. Ma sœur a imprimé ce complexe dans sa trame : elle achète encore aujourd’hui des souliers deux pointures trop courtes, et telle Javotte, entre coûte que coûte, quitte à s’estropier les orteils, dans des chaussons inappropriés. Ma grand-mère a fait de nous des mutantes, des organismes narcissiquement modifiés.
Comme je croyais que le manque d’argent était la cause des souliers qui duraient plusieurs saisons, je m’imposais avec courage cette mortification héroïque, solidaire à ma mesure de la somptueuse misère de ma famille. J’étais récompensée par l’admiration que je lisais dans ses yeux. Le sacrifice n’aurait pas le succès qu’on lui connaît s’il ne générait d’insoupçonnables profits.
Pour Babouchka, la noblesse et la beauté ne formaient qu’une seule et même divinité, les critères de l’une étalonnaient l’autre, en sens unique, la noblesse donnant toujours le ton, la mesure, et la note, faisant entrer en catimini, d’une façon détournée, un calibrage aryen dans les standards du goût. Par ma pâleur, mon sang vicié, et mes pieds nains, j’étais une « pissanaïa crassavitsa », une beauté écrite, un canon, une couronnée. Malgré le sérieux quasi religieux avec lequel elle prononçait mon éloge, dans « pissanaïa crassavitsa », je ne pouvais m’empêcher d’entendre : « pisse et crasse », et je pouffais bêtement, sous cape - cape bordée d’hermine de vair incrustée de pierreries de joyaux scintillante cousue de fil d’or et d’argent sainte de droit divin impériale comme nos âmes.
|
|
|
Fiers
Il me regarde en fronçant les sourcils. Il me tient tête avec fierté. Ses yeux, bleus dans le sourire, ont noirci sous la colère. Son corps est tendu, compact, ramassé, contre moi. Il n'est pas d'accord. Il a cinq ans. C'est mon fils. Il ne mettra pas son pyjama. Ainsi en a-t-il décidé. A tort. Il le comprend vite. Le regard, un éclair, qu'il a jeté vers moi, a perçu ma patience à bout de course. Mon courroux, qui enfle, ébranle sa jeune détermination. Il persiste néanmoins ; les bras croisés en barricade, sa bouche vermeille boude, vindicative. Pourtant, la conviction de sa puissance illimitée a fondu. Il sait maintenant qu'il n'aura pas gain de cause, se rappelle qu'un caprice trop joué finit sèchement, pèse le risque d'un excès flamboyant, radical, tentant, certes, mais d'un gain éphémère, opte pour une défaite négociée. Il s'arque-boute pour agripper son pyjama et une dernière salve : -on peut dire non tout de même ! Je l'adore ! Je l'adore pour son air outragé de fier petit manifestant âpre de liberté. Je nous félicite d'avoir su faire éclore dans cet homme miniature, la conscience admirable que le non peut être légitime.
|
|
|
La Minute de Mère Morale
Devant moi sur le boulevard embouteillé, une voiture de luxe, noire, ostentatoire, brillante, s’arrête brusquement. Elle ne cherche pas à se garer, elle obstrue le passage. Sort en toute hâte de son carrosse, le conducteur, blême, qui contourne son véhicule, se penche, le vérifie puis l’abandonne pour courir sur le trottoir. D’un geste démesuré, il arrache le parapluie sur lequel s’appuie un vieillard, le fracasse sur son genou, et déchaîné, le jette sur la voie publique sous les roues d’un bus. Il ne décolère pas. Il se dresse, gonflé d’on ne sait quel outrage, sur ses petites jambes furibardes, gesticule haut, éructe, terrorise. Il cherche encore, les yeux fous, les joues longues et grises, quelque chose à briser. S’extrayant du côté passager, une femme courte aux cheveux orange, s’élance à son tour, tournicote autour de la voiture, et scrute et ausculte la carrosserie, frotte, humecte, lisse, caresse la tôle neuve de son diamant noir. Le vieillard les ignore, continue son chemin, en boitant du côté où le parapluie-canne manque. Les évènements insolites qui surgissent dans un environnement habituel tardent à émouvoir mon intelligence économe. Elle reste plate, assoupie, couchée. Je ne comprends pas ce que mes yeux voient. Mon cerveau tatillon ne s’ébranle qu’au son du clairon enregistré. Je ne réagis pas à cette brutalité sans explication, hors contexte, théâtrale, grotesque. Cette colère démonstrative semble familière, presqu’intime ; une dispute de proches. Un fils et son père ? Intervenir pourrait être déplacé ; s’immiscer, impudent. Mais quel est le péché du père pour susciter une telle fureur ? Au feu vert, je démarre prudemment pour ralentir au niveau du vieil homme, et sous une charitable sollicitude, satisfais ma curiosité d’un maladroit et insipide « Est-ce que ça ira ? ». Il ne me regarde pas, ne sait pas qui lui parle, qui le file ; je crois qu’il a peur. -Monsieur ! Avez-vous besoin d’aide ? Il lève la tête, hausse les épaules, continue d’avancer, puis soudain, se fige et me lance, se justifiant : -Il m’aurait écrasé, vous savez ! Je devine la scène que je n’ai pas vue : un coup de parapluie contre le capot menaçant d’un chauffard méprisant la loi, la vie. Et la susceptibilité de l’arrogant. Ma conclusion scellera mon retour d’âge : il n’y a que les vieux qui s’apitoient sur les vieux et qui citent le bon vieux temps passé comme un modèle inégalable, un paradis perdu gâché. Bien que la toile de fond de mon enfance soit tissée de tabous, de péchés, de morales retorses, de religions défaillantes, d’entraves au plaisir, à la liberté, malgré des règles hypocrites, souvent abusives, fatalement lacunaires, il me semble que mon époque ambitionnait la civilisation. Les adultes m’apprenaient à respecter les vieilles gens, la hiérarchie des âges, qu’il était vil d’idolâtrer les objets, odieux de se montrer en spectacle, ivre, nu ou exalté, inconcevable de lever la main sur plus faible que soi et qu’il fallait éprouver de la honte et de la culpabilité à transgresser cet interdit-là. Quel modèle de civilisation notre seigneur babouin a-t-il transmis à ses enfants qui de la voiture ont assisté à la scène punitive ? Et le chapelet de prière qui se dandine au rétroviseur intérieur de son véhicule, encense plus qu’il ne guide la force qui est en marche, la jungle qui s’étend.
|
|
|
Le mal en herbe
A quatre ans, j’étais une gentille petite fille. Sage, adorable. Décorée par ma mère, de rubans, de robes à volants, de politesses, je souriais à tout le monde, déployant mes bonnes manières comme une bienfaitrice la charité. J’étais à l’école de la sainteté. Un jour que ma mère et moi prenions le tram, s’assied en face de nous une fillette de mon âge, accompagnée, tout comme moi, de sa mère. D’emblée, je souris à cette semblable, heureuse de m’en faire une amie. Et chose incroyable, elle répond à mon accueil chaleureux en me tirant la langue ! Comme ça. Pour rien. Une langue immense, déroulée lentement de toute sa longueur, consciencieuse, abjecte. J’ai grandi ce jour-là. Mais elle aussi.
|
|
|
Bastard Battle
Mercredi, 10 heures. Notre fille vit ses derniers jours de vacances, ses dernières grasses matinées, qu’elle met à profit en lisant. Non pas un magazine glacé, ni un test psy sur libido toc. Un livre. Encre et papier, 104 pages, 12 €. Elle se l’est offert avec son propre argent de poche, à la FNAC. Un livre que je voulais pour moi, que j’attends, silencieusement impatiente, depuis l’annonce de sa parution, depuis la lecture d’un extrait généreux, mis en ligne sur le site de l’éditeur, loyalement laissé à la vue de tous. -Alors ? Tu l’as terminé ? C’est bien ? -Hum, hum… acquiesce-t-elle en chiffonnant sa bouche. Dans notre famille, finir un livre rend morose. Il y a risque de dépression. -Cent pages, quoi ! pfff… C’est trop court pour un roman… J’aime quand ça dure… Au début, on a mal au crâne avec ce vieux françoys… d’ailleurs, je n’ai pas tout compris, je suis sûre… toi, tu ne vas pas aimer… il n’y a pas de décorticages psychologiques, pas d’états d’âmes au ralenti qui louchent… Ca bouge …C’est original… surtout drôle !... poétique aussi… une poésie pour garçon… Oui… c’est bien… Un sourire glisse doucement sur ses lèvres, son regard s’évade vers l’hystoire, elle est la démone, elle est Hachis, elle part en course à redoubles galops retrouvé Tartas, de poil brun comme sangler et taillé de même, fort en gueule à la ripaille mais fort tranquille pour le reste, délibéré, de bonne compaignie et de première force à la masse d’armes. -Moi, j’aime bien le Bastard, dit-elle les yeux rieurs, gourmande coupable qui ne résiste pas à consommer son penchant délinquant. Elle tient en main BASTARD BATTLE, mouline les pages, aère les liasses, s’évente de ce tourniquet, retrouve un passage, me le lit à voix haute : A l’étoupe qui me chatouille le dos, je reconnais vitement la hallebarde de la démone. Incontinent je lui dis : -Avant de mourir, puis-je savoir de quoi est fait votre pompon d’armes ? Serait-ce queue de goupil fricte en réalgar et orpiment et salpêtre et chaux vive, trempée en lessive de pisse et d’eau merdeuse, essorée en culotte de lépreux et séchée à lune pleine une nuit d’équinoxe ? Ou serait-ce un chiffon de haut-de-chausses arraché en souvenir à un amant infidèle ? -Ni ung ni aultre. C’est chevelul d’angloys enlagé. Tué et scalpé en honneste bataille. Je prends connaissance enfin du livre de CELINE MINARD, tant attendu. Dans la salle à manger, avec ma fille qui me fait la lecture, qui replonge, qui s’offre une relecture, animée, mimée, étourdissante, qui m’accompagne de passage en passage, dans un univers rocambolesque et inédit. Cent pages. Un élixir se déguste à petite gorgée. Chaque mot est un grain de caviar, chaque trouvaille, une distillation. On a aimé. Corne bouc putie corps-dieu !
|
|
|
paranotique
Pourquoi ai-je des petites annonces Google racoleuses en guise d'en-tête sur mon blog ? "Blog coquin. Rencontre sur votre Ville et Région Inscription Facile et Rapide !" Facile et rapide... Vraiment mal ciblé ! Tout ce que je déteste souligné grassement. Qu'est-ce qui, dans mes billets, induit une telle mise en bouche ? Toutes les annonces des blogs du monde entier incitent à la peinture, au yoga, proposent d'honnêtes portes blindées, de la layette innocente, de platoniques ateliers d'écriture. Pourquoi Google a-t-il estimé que mon petit blog domestique était une plate-forme idoine pour promouvoir les coquins ? Mon nez rouge a-t-il été interprété comme une invite érotique ? Quel mot-clef référence en traître ? m'incrémente dans le dos ? Demain, je dénude mon texte, j'enlève les mots. Voici un aperçu des prochains billets qui ne seront plus qu'un chaste jeté de lettres pures : bclzejhofhzqefjbhvh vvhvnyjshfhzcfnfje ? bchsfhsctegcse ! ghfhgfbnvjhgjghbb bjhggdjhghv; ! !! vfbvbvbvfdfxfg wwfdrffhjkhkjkkkklm J'espère que cela ne veut rien dire en syldave.
|
|
|
Le cadeau de ma soeur
Ma soeur est tombée en amour pour moi le jour de ma naissance. Elle avait dix-sept ans, un petit ami. J'arrivais pile dans l'entrebâillement de sa vie, comblant le vide laissé par ses poupées et le désir prématuré d'enfanter. Elle me vola à sa propre mère, me couvant, m'élevant, m'idolâtrant. Je fus son seul enfant. Effrayée qu'à huit ans, je ne daigne parcourir que des livres d'images, elle me lut les vingt volumes de la comtesse de Ségur née Rostopchine à voix haute. Elle m'emmenait partout avec elle, au cinéma, au zoo, chez ses amies, chez ses amants, à l'église, au musée, à l'opéra. Ma soeur me donnait sa mémoire, son temps, son argent. Elle m'aurait donné sa vie. Encore aujourd'hui, m'adorant loin au-delà de la norme, elle me plébiscite, me pousse là où elle aime, me convainc là où je ricane, ruse si je renâcle. C'est ainsi que je me suis retrouvée citée comme un auteur, mise en lien comme une référence, sur le blog des Éditions Léon Scheer, "à l'insu de mon plein gré" selon l'expression consacrée. Je ne boude pas mon plaisir. Merci Véra. http://www.leoscheer.com/
|
|
|
Puériculture
Une tranche de pain bis, longue d'un pied, coupée à même la miche de douze livres, écorcée de sa croûte et roulée, effritée comme semoule sur la table de bois gratté, puis noyée dans le lait frais ; -un gros cornichon blanc macéré trois jours dans le vinaigre et un décimètre cube de lard rosé, sans maigre ;- enfin un pichet de cidre dur, tiré à la « cannelle » du tonneau… Que vous semble ce menu ? C’est celui d’un de mes goûters d’enfant. En voulez-vous un autre ? Prison et paradis, Œuvres de Colette , Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard
|
|
|
La grâce de Federico Bastianeli
Il a vingt-neuf ans, il est italien, il est ambitieux : il veut être balayeur. Bénévole. Dans notre monde d’argent et de cynisme, le choix de balayer gratuitement les lieux publics, même sublimes, est l’acte d’un fou. Pourtant, voilà un saint et un artiste. Révélé par l’ennui d’un travail de bureau sans grandeur, Federico Bastianeli comprend qu’il veut faire de sa vie une œuvre de fierté ; il veut sauver le monde ; il décide de le sortir de la crasse dans laquelle il s’enfonce. Federico Bastianeli n’a désormais qu’un rêve, une mission, une gloire : embellir le bien public. Gracieusement, il balaie les plus belles et les plus sales places du monde, faisant de sa vie un œuvre d’art et de son art, une sainteté. A l’heure où il n’est question que du mal et de l’horreur, qui toujours creusent plus profond, qui se révèlent à chacun de leur recensement d’un cran plus noir, l’histoire de l’acte gratuit, imaginatif et bienveillant d’un bienheureux, réjouit l’âme. Pour en savoir plus : http://www.lalibre.be/index.php?view=article&art_id=419456
|
|
|
les amis
Je suis nouvelle sur la blogosphère. J'ai hésité avant de me lancer. Écrire à ... personne de défini, c'est comme parler dans le noir, sans pouvoir suivre sur les visages l'effet que produisent nos paroles. C'est se jeter d'un tremplin sans avoir calculé les mètres qui nous séparent de l'eau. Eh bien, c'est grisant. Tous ces inconnus et inconnues qui se complimentent, se congratulent, s'envoyant leurs meilleurs voeux, c'est touchant. L'homme serait-il bon en définitive ?
|
|
|
Noir profond pour deuil
En parcourant les blogs, qui sont pour certains de vraies petites oeuvres d'art, je tombe sur des merveilles de sensibilité, d'ingéniosité ; une toile d'artistes. Des rigolos, cocasses et déjantés ; des pressés qui jettent leur pensée du matin comme on vide sa vessie ; des teigneux qui se précipitent pour critiquer ; des alanguis de poésie, des suspendus dans l'attente, mais aussi des désespoirs profonds qui me laissent sans voix. Des questions graves. Des solutions invisibles. Des vies subies. Du noir opaque. Et seulement une misérable compassion virtuelle à offrir... Plusieurs fois, je me suis surprise à vouloir étreindre, serrer dans mes bras ces coeurs sans espoir, ces amis, ces frères. Serrer très très fort, jusqu'à l'écrasement des côtes, comme dans le jeu des enfants "pour montrer combien tu m'aimes". Émotivité de mère vieillissante...
|
|
|
Origine
La séance touche à sa fin. L'échange est paisible, confiant, sans danger aucun. Les mots viennent rassurants, conciliants. La tête est claire, le raisonnement efficace. Eve est fière d'elle, elle avance à grands pas. Elle tient le bon bout. Elle est forte. Elle comprend tout : son délire, son désir, ses rêves forts et fous qu'elle lâche enfin. Elle rit. Elle respire. Elle est légère. Elle va pouvoir repartir la tête haute. Et écrire. Les doigts la démangent. Avec impatience, elle structure mentalement ses chapitres. Tout se compose, se précise, le livre est pratiquement fini! -Enfin, je vais pouvoir continuer mon travail d'écrivante ! Elle s'arrête comme brûlée. Les mots se sont échappés de sa bouche à la vitesse d'un projectile. Une flèche. Une torpille. Le lapsus lui saute aux yeux, à la gorge, au corps tout entier. Elle veut rentrer sous terre, ravaler sa langue et elle attend, mortifiée qu'on oublie sa présence. Le mot fait mal ; il est incorrect, boiteux, bancal, difforme. C'est une faute . Eve se redresse, elle fuit le regard, elle veut payer et sortir. On la retient. Ce n'est pas l'heure. - Associez... Écrivante... du scraboudja... du martien..., Écrivante... le féminin analphabète d'écrivain... C'est son mot ; il ne vaut que pour elle. Personne ne peut s'en définir, se l'approprier. Aucune comparaison possible, pas de concurrence. Artiste hors compétition. Du plus grand chapiteau du monde ! Un univers extraordinaire ! A côté, tout juste à côté de la réalité... Dans le monde des grands fous. Elle pleure, elle se redresse pour partir. On la garde. Ce n'est pas l'heure. L'écrit-vante : l'écrit-qui-vante la douleur, qui célèbre son existence, qui l'honore, qui magnifie sa laideur. Gloire à toi ô détresse, louanges à toi ! Exalte ô mon âme ! Jaillit, belle ulcérée, pour faire couler quelques larmes, pour quelques lignes. Fais ton nid, dans le creux de ma main, petite mort, love-toi au plus profond, et tourmente, et désole... Répands-toi, abandonne-toi, étale, étend ta mélancolie, propage-toi, déborde, inonde, pollue.! Elle se lève. On observe que ce n'est pas l'heure. C'est le mal-heure ! L'écrit-vente, la vente d'écrits. Écrire son histoire, sa vie, son âme. Et puis les vendre. Vendeuse d'émotion... de douleur, de malheur, vendeuse d'états d'âme, de nombril. Elle se vend... L'écrivain comme prostituée ... L'écrit-vent Écrire du vent. Écrire de l'imaginaire, inventer des histoires, faire du mensonge. Du vent, de l'air, du vide. L'écrivain comme illusionniste. Un escroc... Des cris. Il vente. C'est la tornade.
|
|
|
L'abandon
Quand, je me sens triste, je me rappelle cette histoire juive que me racontait un rabbin : Slome marche dans le désert, il se sent seul, découragé, proche du désespoir, alors Dieu vient à son aide : -n'aie pas peur, je t'accompagne... Slome voit leurs empreintes de pieds dans le sable, côte à côte... Il marche, il peine, mais il avance. Au bout d'un moment, Slome voit qu'il n'y a plus qu'une seule paire d'empreintes dans le sable. Il s'effondre, en pleurs, désespéré : - Tu avais dit que Tu ne me laisserais pas tomber ! Et regarde je suis seul ! Abandonné, même par Dieu ! - Ce sont mes empreintes de pas, Slome, ne vois-tu pas que je te porte...
J'adore cette histoire, et les plis soleil, rides de joie, que le rabbin avait autour des yeux lorsqu'il la racontait. Lumineux de confiance.
|
|
|
Une femme passive
Je ne suis pas à la mode : je suis une femme au foyer. Et j'adore cela. Veiller sur ma famille. Faciliter la vie de ceux que j'aime. Les attendre dans l'odeur d'un crumble aux pommes qui cuit. Construire un îlot de paix, de confiance, de chaleur, de biscuits, et d'humour. Rester à la maison provoque le mépris. Je ne "travaille" pas. Étrange confusion. Dans notre siècle d'argent, si une activité n'est pas rémunérée, elle est méprisable. Pour être respectable, je devrais être "battante", active, passionnée... car il est de bien entendu que les femmes au foyer sont passives et sans passion. N'est-il pas tout aussi important, passionnant, fatiguant d'allaiter un enfant que de présider un conseil d'entreprise ? Le féminisme aurait vraiment libéré les femmes s' il avait rendu toutes les activités respectables, s'il avait lutté pour l'égalité entre elles. Je souris avec tristesse quand j'entends "battant" souvent utilisé comme synonyme d'exaltant et d'efficace. "En train de battre" est le modèle de la réussite. La passion ne peut-elle se concevoir autrement que dans un combat ? Suis-je une martienne ? Un dinosaure ?
|
|
|
L'ange de Véronique
Mon amie Véronique aime les anges et ils le lui rendent bien. Elle a beaucoup d'humour et de simplicité. Elle n'hésite pas à convoquer son ange gardien même pour des soucis du trivial quotidien : trouver un parking dans Bruxelles ville un samedi soir... Bravement, il s'exécute : elle en trouve à chaque fois et devant le cinéma ! On en pleure de rire ! Il paraît que nous avons chacun le nôtre... Moi, je ne prends aucun risque : quand je cherche à me parquer, j'appelle le sien... ça marche ! J'appelle l'ange de Véronique parce que je n'ai pas confiance dans mon gardien, ou je n'ai pas appris à l'entendre... Un jour, alors que je faisais mes courses chez Carrefour, au rayon fruit-et-légumes, mon chariot grince, renâcle, refuse d'avancer. Je rouspète, insulte les chariots des grandes surfaces, toujours lourds, immenses, rouillés, des dinosaures qui sabotent mon précieux temps, pourrissent ma vie de ménagère. Je pousse, j'oblige ce suppôt de Satan à rouler sur l'obstacle, un poireau tombé de sa caisse, que sais-je, une feuille de chou... Rien n'y fait. Ni ma rage, ni ma poigne. Je regarde sous les roues et je vois un livre. Un livre de librairie au rayon des légumes, abandonné à cent mètres de son étalage... peut-être tombé d'une poche ? J'aime les livres, je me radoucis. Je le ramasse. Son titre me laisse abasourdie : "votre ange gardien existe". Et en plus, ils ont de l'humour !
|
|
|
[page précédente]
|